Eddie ouvrit les yeux. Le soleil perçait à travers ses rideaux.
Il jeta un regard à sa montre. 23h45.
Ah oui, mais non. Celle-là, ça fait longtemps qu'elle est niquée. C'est de l'autre côté, celle qui marche.
14h58.
Ouais, c'est pas tellement mieux en fait.
Le jeune ermite se leva, s'étira, laissa échapper un long baillement pâteux, puis retomba sur son lit. Il se sentait lourd. Ouvrit sa boîte en fer blanc sur la table de chevet.
Plus d'herbe.
Ca fait au moins une bonne raison d'aller se lever, non?
Ouais.
Il enfila un t-shirt un peu moins miteux que les autres, se rinça la bouche pour ne pas avoir les dents trop jaunes, prit deux pièces au hasard dans son portefeuille pour s'acheter quelque chose à manger une fois dehors, et sortit.
La porte buta contre quelque chose. Eddie se baissa et vit un clochard qui se tenait en travers de l'entrée de sa caravane. Un clochard qui lui avait l'air familier. Un clochard en costume. Des longs cheveux noirs, un bouc. Pas de moustaches.
_P'tain, mec, c'est grand, Stenzone, non? Pourquoi il a fallu que tu viennes traîner ta carcasse devant MA porte, hein? T'es quand même pas revenu pour que je te fasse des dreads? Ca m'étonnerait. Bon, lève-toi, merde. Raconte-moi tout. Y'a une fille qui t'a viré? Allez, mon vieux, tu sais bien que... Ah merde. Il dort. M'entend pas.
Douglas McCann s'était réveillé sans savoir où il se trouvait ni pourquoi, quelques heures plus tôt. Un regard sur sa main droite blessée lui avait tout remis en mémoire. Shepherd. Et la guerre qui était déjà là.
Avait essayé sans grand succès de nettoyer son manteau maculé de vomi, et s'était résigné à l'abandonner derrière une poubelle, en prenant soin de vider ses poches
des objets importants avant, pour ne pas être trop remarqué dans la rue.
Avait jeté ses clés.
Parti pour manger quelque chose, ou au moins boire un café, Douglas s'était arrêté à une terrasse, et avait essayé de réfléchir posément.
Shepherd était revenu. Impossible qu'il soit seul.
Et lui, Douglas McCann, était-il seul? Ses alliés présumés se comptaient sur les doigts d'une main.
Si Eddie était là, il lui aurait lança un regard excité, ponctué d'un "C'est la merde" lâché avec un sourire radieux.
Voilà. Retrouver Eddie.
Douglas tendit son esprit, prudemment, réduisant la flèche de sa volonté à la taille d'un ongle. Il constata avec soulagement que la confrontation de la soirée précédente ne lui avait pas arraché tout son pouvoir.
Plusieurs autres volontés effleurèrent la sienne, mais sans aucune conséquence. Des humains qui possédaient le Don des Anciens, mais sans le savoir. Des médiums dont les services étaient renommés dans leur entourage, des chamanes retirés du monde, des hommes et des femmes dont les prières se concrétisaient. Ces gens-là ne se mettaient pas en avant, ni ne tiraient aucun prestige de leur "chance". Le Don amène au repli sur soi, ou dans le meilleur des cas à une humble discrétion.
Il repéra au bout de longues minutes une trace bleutée et fumeuse. Apaisante. Non. Paresseuse, surtout. Quelque part entre le laxisme, l'indolence et le réconfort.
La signature d'un ex-junkie doué de pouvoirs exceptionnels.
Evidemment, Eddie s'était installé en banlieue. N'avait jamais aimé les villes, le métro, les rues où les gens se bousculent.
Habiter loin, c'est aussi un moyen de décourager les gens qui ne veulent pas vraiment vous voir.
Mais Douglas McCann avait besoin de quelqu'un. Un vrai besoin urgent.
Il s'était mis en route, sous le pâle soleil d'hiver. Sur les trottoirs humides, au milieu des gens qui continuaient de vivre. Toujours plus vite. Sans se douter de la menace qui s'éveillait. Lui-même, il savait pertinemment qu'il ne mesurait pas toutes les implications du retour du vieux mage.
Eddie ne saurait pas quoi faire. Mais il essaierait quelque chose. Quelque chose de dérisoire, de stupide, d'inutile, de dangereux même. Mais un mouvement. Quelque chose. Quelque chose...
Il arriva devant la porte de son ami, épuisé, et frappa comme il put contre la porte. Sans succès. Douglas s'effondra contre la porte et s'endormit. Une heure plus tard,
Eddie ouvrait la porte.
Il l'avait amené à l'intérieur. Avait attendu qu'il se réveille. L'avat finalement réveillé en lui faisant boire un fond de bouteille d'alcool. Douglas avait manqué de s'étrangler.
_Bon, Doug, t'es gentil, tu débarques en face de chez moi, tu m'empêches de sortir acheter de la bouffe, et tu finis ma binouze. Donne-moi une bonne raison de...
_Shepherd est revenu.
Eddie eut un regard grave.
_Donc ça n'était pas un mauvais rêve. Et je suppose que ce vieux croûton est venu pour te parler du bon vieux temps.
_En fait... Il m'a déjà contacté il y a une semaine.
_Quoi? Mais attends, t'as rien dit à personne? T'es malade? Qu'est-ce que t'as cru? Que t'allais t'en sortir tout seul?
_Exactement.
_Il t'a dit quoi, cet enfoiré?
_M'a proposé de le rejoindre.
_Bien sûr ouais, mais à part ça?
_Rien. J'ai refusé.
_Wahou, surprise. J'aurais pas perdu ma matinée...
_Il est revenu. Et il m'a montré la vérité.
_On est grave dans la mouise.
_Voilà. Exactement.T'as une idée pour nous en sortir?
_C'est toi le héros, Doug.
_C'est toi qui as encore des contacts, de nous deux.
_J'en ai marre de faire le faire-valoir, mec! Je te préviens, si il y a une nana qui se ramène là-dedans, elle est pour moi!
_Pas de problèmes. On va où?
_Déjà, on sort d'ici. Ensuite, je vais m'acheter de l'herbe. Ouais, me regardes pas comme ça. T'es devenu un mec rangé, moi, j'ai replongé. Chacun son truc. Et après, ON verra si JE peux dégoter quelqu'un et tenter quelque chose.
_T'es le meilleur.
_C'est ça. Et toi, ça va pas. Pas du tout.
_ De quoi tu parles?
_Maieu de quoi tu parleuh? C'est pas à moi que tu feras ça, Douglas. Je sais pas ce qu'il t'a dit, mais ça te préoccupe beaucoup, beaucoup trop.
_On en parlera plus tard.
Eddie sourit.
_Bon, c'pas tout ça, va falloir qu'on se bouge le cul si on veut prendre l'Arrméée des ÔÔÔmbres Clapotantes de vitesse!!!
Il sortirent, en direction de la ville.
Prendre de vitesse. Et le perdant disparaît.
Les joueurs sont: la bande numéro un, la bande numéro deux, et la réalité.